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BURKINA FASO : Les fondements de l’économie précoloniale

Une économie peu dynamique

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Cette scène représente le napusum ou « salutation royale ». On peut voir au fond à gauche le cortège d’animaux destinés à être remis au roi.

Les sources sur les fondements de l’économie précoloniale moaga sont très peu
nombreuses. Les sources orales ne permettent guère de s’en faire une idée précise. En revanche, celles-ci ont été complétées par les relations de voyage des premiers explorateurs européens du Moogo. Les informations que nous en tirons sont complétées par des travaux de seconde main réalisés au cours de la période coloniale, puis après l’indépendance ; elles nous imposent donc un regard critique.
Toutes les sources concordent pour dire que le Moogo ne brillait pas par des activités
économiques très dynamiques.

L’essentiel repose avant et après la conquête sur le secteur agricole, très largement dominant dans cette société du mil. En effet, les paysans moose produisent essentiellement cette céréale, par ailleurs très répandue dans la zone soudanaise. L’alimentation des hommes repose essentiellement sur la production de mil, de sorgho, de haricots ainsi que de faibles quantités de maïs aux abords des villages. Inutile de préciser que cette production n’est pas mécanisée, et qu’elle se heurte à la contrainte d’un terroir fragile et donc peu productif. De là à dire qu’il s’agit d’une économie exclusivement vivrière, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Force est cependant de reconnaître que les surplus alimentaires sont rares, et qu’a contrario, les disettes et les famines ont été monnaie courante en raison des récurrents déficits pluviométriques et de quelques catastrophes naturelles chroniques comme les invasions de sauterelles.

La modicité des récoltes s’explique également par le souci de préserver un écosystème fragile. Produire davantage ne répond pas non plus à l’existence d’une structure économique basée sur le principe de la réciprocité. Les transactions des biens matériels répondent en effet aux logiques d’une économie plutôt fermée et circulaire. L’essentiel de la production est destiné à être consommé par la communauté villageoise et à entretenir une sphère de redistribution au sein de laquelle les nanamse sont des acteurs pivots.

En marge de ce processus de don et de contre-don sur lequel nous reviendrons tout en le nuançant, il existe une petite sphère parallèle d’économie de marché. Les surplus alimentaires viennent effectivement fournir quelques marchés contrôlés par les chefs, bien qu’aucune route commerciale majeure ne traverse le Moogo à l’échelle régionale.
Notons également l’existence d’une production artisanale commune à la plupart des
sociétés ouest-africaines. Les Moose – essentiellement les femmes – produisent en effet du fil de laine. Celui-ci est généralement revendu aux Yarse (Yarga au sg.), des commerçants musulmans que rien ne distingue des Moose si ce n’est leur foi en l’islam et le goût pour le commerce qui les amènent à emprunter les routes caravanières du sel et de la cola. Les Yarse produisent à leur tour des bandes de coton qui servent à l’occasion de monnaie d’échange.

Les Moose quant à eux maîtrisent la transformation du cuivre et de l’étain ainsi que la technique de la cire perdue qui leur permet de réaliser des objets en bronze (bracelets, statuettes etc.) Le fer est également travaillé par le groupe des forgerons, généralement issu des populations dite « autochtones », qui produisent de l’outillage pour les travaux agricoles ainsi que des armes. Les Moose sont sédentaires et attachés à la culture de leur champ. Le commerce à longue distance semble les répugner et les marchés moose, ouverts tous les trois jours, sont peu actifs ; ils fournissent par conséquent peu de produits étrangers et quasiment aucun produit européen malgré la venue de caravanes originaires du Macina au nord-ouest, du pays hausa au nord-est ou du Dagomba au sud. Cette brève vision d’ensemble de l’économie moaga permet de mieux comprendre le jugement du capitaine Louis-Gustave Binger qui, visitant le Moogo en juin 1888, estime que ce pays est « engourdi ». Pis, à en croire cet officier, « Tout le monde vivote » au Moogo.

Il faut dire que Binger ne vient pas au meilleur moment. Les pluies ont été insuffisantes, la situation sanitaire est catastrophique et le royaume de Ouagadougou est en crise, notamment en raison de la guerre qui l’oppose alors à un commandement vassal, le Lalle.

La place des nanamse dans les circuits de redistribution des richesses

Les déceptions de Binger ne s’arrêtent pas là. Parvenu dans la capitale de la plus
puissante formation politique moaga, Ouagadougou, force lui est de constater que les chefs vivent chichement, voire dans le dénuement malgré la réputation qui les entoure. C’est ainsi qu’il faut certainement lire cette pittoresque description du palais du Moogo Naaba : « Je m’attendais à trouver quelque chose de mieux que ce qu’on voit d’ordinaire comme résidence royale dans le Soudan, car partout on m’avait vanté la richesse du naba, le nombre de ses femmes et de ses eunuques. Je ne tardai pas à être fixé, car, le soir même de mon arrivée, je m’aperçus que ce que l’on est convenu d’appeler palais et sérail n’est autre chose qu’un groupe de misérables cases entourées de tas d’ordures, autour desquelles se trouvent des paillotes servant d’écuries et de logements pour les captifs et les griots. Dans les cours, on voit, attachés à des piquets, quelques bœufs, moutons ou ânes, reçus par le naba dans la
journée, offrandes n’ayant pas encore de destination ».

Mais il ne faut pas s’y tromper. Si l’officier avait eu le temps de percer un peu plus les mystères de la société moaga, il aurait très certainement compris que les chefs ne peuvent rien posséder en propre. Une fois intronisé, le roi doit en effet garantir la sécurité matérielle et physique de ses sujets. Sa générosité est donc le signe le plus apparent de son pouvoir. Á l’évidence, les chefs sont des acteurs économiques de première importance en pays moaga. Une grande partie de la richesse produite par le Moogo leur est destinée. Toutes les occasions sont bonnes pour apporter le fruit de son travail au naaba car, comme le dit non sans humour le roi de Boussouma Naaba Sonre, « on ne doit pas saluer le chef comme on va à l’église ; les mains vides. »

En réalité, si les fidèles ne se rendent pas à la messe sans s’acquitter de la traditionnelle quête, il en est bien de même des salutations protocolaires adressées aux chefs : le napusum (cf. doc. 5 p. 23) 22. Elle est l’occasion pour le simple sujet,
comme pour l’éventuel chef subalterne, de réaffirmer aux yeux de tous la place que chacun occupe dans le monde du pouvoir moaga.

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Gravure de Riou publiée dans l’ouvrage de L.-G. Binger Du Niger au Golfe de Guinée, op. cit.

L’attention du chef est également ainsi sollicitée, lui qui est si sensible aux dons en
nature (poulets, colas ou mil) ou en monnaie (remise des cauris) qui lui sont faits
notamment… lors du règlement de conflits23. Mais ce n’est pas l’unique occasion au cours de laquelle le roi reçoit des présents ou des tributs. S’il n’existe aucun système d’impôt fixe, le naaba sait cependant qu’il peut recevoir les présents de ses sujets lors des diverses cérémonies périodiques propres à la royauté. C’est le cas tout d’abord à l’occasion du tinse, célébration des funérailles de la mère de Naaba Wubri, fondateur, on s’en souvient, du royaume de Ouagadougou archaïque ; mais aussi lors du soretasgo, cérémonie marquant le début des récoltes ou du basgha à l’occasion de laquelle les kombemba reçoivent des chefs de village des dons en partie capitalisés afin d’en remettre une partie au roi.

Ce dernier reçoit généralement de grandes quantités de cauris et de dolo, ce présent qu’il consomme partiellement, parfois sans modération comme le note le lieutenant Lucien Marc dans sa monographie de 1909 selon laquelle « Dans toutes les circonstances solennelles, le naba doit absorber de larges rasades de bière de mil, et ces circonstances sont tellement fréquentes que beaucoup de nabas sont constamment dans un état de semi-ébriété. »24 En réalité, ce qui passe pour de l’ « ivrognerie » au regard du lieutenant, ou du « gaspillage » selon Binger, est une façon d’honorer le donateur et de rappeler que le roi n’a pas besoin de prendre mais se contente de recevoir, bien que les vices de l’alcool ne lui soit pas nécessairement inconnus…
Le naaba ne capitalise donc que très peu ses bien matériels. Il les redistribue aussi, et largement. Le don, par exemple les chèvres attachées au palais du Moogo Naaba dont parlait Binger, attendent bel et bien une « destination », ou plus exactement un destinataire qui, par le fait même de recevoir le présent, deviendra l’obligé du naaba. C’est ainsi que l’on tisse des réseaux clientélistes et que l’on noue des alliances en pays moaga. C’est aussi ce qui permet au roi d’assurer la sécurité alimentaire de ses sujets. Nos sources concordent toutes pour corroborer ces propos du Baloum Naaba Tanga II qui nous explique qu’en remettant leur tribut, les Moose « savent que ce n’est pas au profit du roi, mais pour toute la population » car « Quand on n’arrive pas à se nourrir, on s’adresse au roi. »25 Effectivement le roi possède ses propres greniers à mil dans lesquels il peut puiser en cas d’insuffisance alimentaire.
Alors que vaut aux nanamse la réputation de « prédateurs » que sous-entend ce dicton moaga selon lequel « le serpent [donc le chef] prend tout ce qui se trouve dans le ventre de la grenouille » ? Certainement le fait que l’on ne peut rien refuser à son naaba. Une sorte d’habitus pousse les sujets moose à céder devant les exigences d’un chef qu’ils qualifient de tampure, à la fois le tas d’ordure ou la chose de ses sujets, mais aussi le compost fertilisant qui assure la prospérité du royaume en vertu des pouvoirs magiques du roi et de la protection que les institutions monarchiques assurent à tous. En revanche, les officiers français ne voient pas les choses de la même façon ; comme on l’a vu, ils sont au contraire prompts à dénoncer
les abus commis par les chefs, façon habile de tenter de dresser la population contre ceux-ci. C’est ainsi qu’en 1897, un des officiers chargés de la conquête du Moogo prend fait et cause pour « le paysan attaché à la glèbe ; pillé et imposé suivant le bon plaisir et les besoins des Nabas. » Pour le lieutenant Chanoine, aucun doute que « Très soumis, parfaitement discipliné, il a de ses maîtres une terreur profonde, et leur obéit aveuglément tout en les maudissant. »28 Pourtant, aucune révolte populaire contre les chefs n’a été signalée, pas plus par la tradition orale que par les sources écrites de la période coloniale.

C’est qu’un chef rendu coupable d’un grave abus, d’un crime, ou défait lors d’un affrontement armé doit se suicider rituellement. Son pouvoir est également fortement limité par la présence de ses « ministres », dont les avis ne sont pas seulement consultatifs.
En somme, le roi tire sa richesse du nombre de sujets placés sous son commandement, de l’importance de son gynécée et de sa progéniture. C’est que dans le Moogo précolonial, l’homme est lui-même considéré comme une monnaie et un capital matériel. Les femmes, dans le cadre du napugsyure, sont ainsi données par le roi aux hommes qu’il souhaite faire entrer dans sa clientèle. En retour, ceux-ci mettent à la disposition du souverain les enfants de la femme « échangée », qui pourront être soit redistribués à leur tour, soit employés sur les champs personnels du roi où s’affairent déjà les épouses royales encore valides. Le naaba, jusqu’à la conquête coloniale, peut aussi compter sur le fruit des razzias, grandes
pourvoyeuses d’esclaves, que seul le roi peut revendre.

L’homme entre à tel point dans le registre du capital matériel que Binger, peut-être avec excès, signale qu’il est pratiquement la seule monnaie en usage dans le Moogo ; Delobsom, un aristocrate moaga, notant à son tour que les cauris, accaparés par les chefs, y sont presque introuvables. On comprend bien que pour les officiers chargés de la conquête ou pour les administrateurs militaires puis civils qui vont se succéder jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, la royauté est vue comme une entrave à l’établissement des fondements classiques de l’économie coloniale, basée sur l’établissement d’une fiscalité régulière payable en monnaie européenne, l’intensification de la production agricole et l’extraversion des courants commerciaux au bénéfice de la métropole et des colonies françaises voisines.

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Cette gravure du Riou, publiée dans l’ouvrage de Binger, présente Boukary Koutou, futur Naaba Wogho, avant son intronisation. La situation comique du prince tentant d’apercevoir Ouagadougou avec ses jumelles à l’envers.

Doc. n° 6 Cette gravure du Riou, publiée dans l’ouvrage de Binger, présente Boukary Koutou, futur Naaba Wogho, avant son intronisation. La situation comique du prince tentant d’apercevoir Ouagadougou avec ses jumelles à l’envers illustre à merveille le « choc des cultures » et la « supériorité » technique des Blancs tels le capitaine a voulu le représenter.

Sociétés politiques comparées, n°6, juin 2008
http://www.fasopo.org


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