Dans la même rubrique

Ouahigouya:L’histoire du royaume de Yatenga et ses grands hommes

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9

facebook
meteo
Meteo Ouagadougou

Accueil > Histoire > La ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso

La ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso

Cet ouvrage est publié avec l’aide financière de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence, Allemagne.
Le manuscrit de cet ouvrage a été entièrement relu et corrigé
par Claire Naveau (www.metapher.net)

Introduction : identités urbaines à Bobo-Dioulasso

En 2010, de nombreux États africains ont fêté le 50e anniversaire de leurs indépendances vis-à-vis des forces coloniales. Le Burkina Faso a célébré ce jubilé le 11 décembre à Bobo-Dioulasso,la seconde ville du pays. Après la Semaine Nationale de la Culture et l’inauguration de plusieurs nouveaux monuments, deux parades, civile et militaire, organisées en grande pompe se sont déroulées dans un ordre parfait. À l’occasion de cette commémoration, un nouveau quartier les « Cités des forces vives » ou « Bobo 2010 » est même littéralement sorti de terre ; l’aéroport a été rénové et
un complexe ministériel, ainsi qu’un marché moderne de fruits et légumes ont été construits (Haberecht et Lentz 2011, Haberecht dans cet ouvrage).

Depuis 2007, la célébration de la Fête de l’Indépendance est organisée chaque année tour à tour par différentes villes burkinabè. Le Cinquantenaire devait avoir lieu dans une localité aussi grande que possible et disposant déjà des principales infrastructures. Koudougou, la troisième ville du pays, aurait aimé accueillir le Cinquantenaire, appuyant sa candidature par le fait qu’elle est la ville natale du premier président et « père de l’indépendance », Maurice Yaméogo. Mais finalement, c’est la ville de Bobo-Dioulasso qui a été retenue pour ses meilleures capacités touristiques (aéroport, hôtels, restaurants, etc.). Cette décision était sans doute aussi un signe de bonne volonté vis-à-vis des nombreux habitants de BoboDioulasso qui ont l’impression que leur ville est systématiquement laissée pour compte par la capitale, Ouagadougou.

Ces rumeurs selon lesquelles Bobo-Dioulasso serait « délaissée » par le gouvernement font allusion à la concentration des ressources économiques et politiques dans la capitale. Alors qu’à Ouagadougou, l’équipement s’améliore d’année en année, les habitants de Bobo-Dioulasso se plaignent d’infrastructures urbaines
encore rudimentaires, en particulier de nombreuses rues en mauvais état. Cela n’a pas toujours été le cas. Bobo-Dioulasso forme un point de jonction dans un réseau ancien de voies commerciales. Sous l’impulsion des forces coloniales, la ville s’est transformée en un important centre économique d’Afrique Occidentale Française
(AOF). En ce sens, elle était déjà très tôt une ville moderne. BoboDioulasso a profité de la construction d’une liaison ferroviaire avec Abidjan et de l’implantation de l’industrie. Au moment de son indépendance, elle était une métropole moderne qui attirait de nombreuses populations des pays avoisinants. Pour les « Ouagalais », c’est la « paresse » des « Bobolais » qui serait à l’origine du manque de dynamisme économique et de l’état délabré des infrastructures urbaines. Les tournées de thé entre jeunes hommes (grins), typiques de Bobo, seraient emblématiques de cette soi-disant oisiveté. Certains employés de la municipalité, qui ne sont pas originaires de Bobo-Dioulasso, partagent cette opinion : « Le discours des responsables municipaux renvoie toujours au même stéréotype que la population bobolaise serait ‘paresseuse’,
‘indisciplinée’ et ‘incivique’ » (Bouju 2010 : 167). Inversement, les habitants de Bobo-Dioulasso critiquent leur municipalité, qui, selon eux, n’assumerait pas ses obligations, distribuerait en sous-main des terrains communaux et détournerait les deniers publics.

Ce lieu commun sur la supposée passivité des Bobolais (contrastant avec les habitants de la « ville rebelle » de Koudougou, Hilgers 2010) a été mis à mal par les événements de février 2008, quand l’augmentation des produits de première nécessité (« la vie chère ») a entraîné pendant des jours des protestations et des affrontements dans les rues de Bobo-Dioulasso. De telles différences de dynamiques et d’appréciations mettent avant tout une chose en relief : que toute étude sur l’urbanisation et l’urbanité doit absolument tenir compte du fait qu’aucune ville ne ressemble à une autre (Berking et Löw 2008). Même au Burkina Faso où il n’y avait pas des villes anciennes, les mécanismes que l’on qualifie généralement d’urbanisation, de modernisation, de développement, etc. ne conduisent pas à une homogénéisation des modes de vie et de l’économie. Ouagadougou et Bobo-Dioulasso se distinguent l’une de l’autre par leur histoire, leur composition démographique, leur urbanisme, leurs ressources économiques, leurs éléments socioculturels, etc. Leurs habitants s’identifient en tant que « Ouagalais »
ou « Bobolais ».

Mais qui sont exactement ces « Bobolais » ? Se caractériser soimême comme Bobolais ou bien être caractérisé comme tel par d’autres est un élément d’identité urbaine. Au sein de la communauté urbaine « imaginaire » ou « symbolique » ainsi constituée (Anderson 1983, Hunter 1974), les éléments déterminants pour
pouvoir jouir de la reconnaissance sociale ou accéder aux ressources matérielles et immatérielles varient selon les situations. Cet ouvrage aborde plusieurs niveaux et aspects d’appartenance à l’intérieur de l’espace urbain de Bobo-Dioulasso. Les chapitres réunis dans ce recueil éclairent différents éléments contribuant à
l’identité urbaine. Dans les débats publics ou les conflits opposant les populations, il s’agit p. ex. de la classification ethnique, politique ou religieuse, de l’âge, du sexe, de l’appartenance à une géné-ration, sans oublier la catégorisation des habitants entre les groupes implantés de longue date et les « étrangers ».
Les contributions de cet ouvrage se penchent sur la place historique et économique de Bobo-Dioulasso dans la région, sur les transformations coloniales et postcoloniales, ainsi que sur certaines catégories ou groupes sociaux (Bobo, Zara, Dioula, musulmans,guerriers, commerçants, jeunes hommes, femmes politiques …) etmontrent que l’urbanité et l’appartenance sont des processus dynamiques dans lesquels divers éléments sont déterminants selon lasituation sociale ou historique.

Études sur les villes du Burkina Faso

Ouagadougou et Bobo-Dioulasso existaient déjà en tant que centres politiques et économiques importants avant l’arrivée des Français. Elles se sont développées depuis en métropoles dans les quelles la population augmente à une vitesse croissante. Historiens, géographes et ethnologues se sont intéressés à Ouagadougou. Fourchard (2001) a comparé les différents développements de Ouaga
dougou et de Bobo-Dioulasso à l’époque coloniale. Skinner (1974) a dépeint la transformation de Ouagadougou en cité moderne au moment de la transition entre l’époque coloniale et postcoloniale. Jaglin (1995) a étudié les conséquences du lotissement, de l’urbanisme et de la réforme administrative. Drabo (1993) et Dévé-rin-Kouanda (1997) ont débattu de l’architecture urbaine et de la structure sociale. Mazzocchetti (2009) a décrit la vie des étudiants de l’Université de Ouagadougou1.
Les villes burkinabè de petite et moyenne importance ont déjà, elles aussi, fait l’objet d’études. C’est le cas de Banfora (Goislard 1997, Ouédraogo 1997a), Diébougou (Gensler 2004, Werthmann 2004), Dori (Ouédraogo 1997b), Ouahigouya (Ganne 1986, Ganne et Ouédraogo 1997) et Ziniaré (Laurent et al. 2004, voir également Comparoré 1993, Ouédraogo 1991). Les thèmes les plus fréquents y sont le droit foncier, le lotissement et la politique locale. Dans plusieurs localités (p. ex. à Banfora, Diébougou, Ouahigouya), des conflits entre « autochtones » et « allogènes » ont éclaté ou se sont aggravés à la suite de la réforme du droit foncier et de la décentrali
sation – la définition et le statut d’ « autochtone » restant du restecontestés.

La commune de Bobo-Dioulasso, qui couvre une superficie de 160 000 ha, est située à l’ouest du Burkina Faso sur l’axe Ouagadougou-Abidjan. Chef-lieu de la province du Houet et de la région Hauts-Bassins, Bobo-Dioulasso est la seconde ville du Burkina
Faso et se trouve à environ 360 km de Ouagadougou. Son tissu industriel couvre les domaines de l’agro-alimentaire, de l’agro-industrie, de la mécanique et de la métallurgie, de la chimie et ses dérivés, ainsi que deux unités de production d’eau minérale du Burkina (Commune de Bobo-Dioulasso 2007). Depuis l’ère coloniale, administrateurs, missionnaires, voyageurs et d’autres ont mené des recherches dans la région de Bobo Dioulasso. Plusieurs études ont été consacrées à l’histoire et au
développement de la ville (Sanou et Sanou 1994, Fourchard 2001, Fourchard 2003a, Fourchard 2003b, Reinwald 2005, Sanon 1973, Sanon 1994, Sanou 1991, Sanou 1996, Sanou 2005, Sanou 2010,
Tiendrebeogo 1979, van Wettere-Verhasselt 1969). Bravmann (1975, 1977) a analysé la signification et la forme des cérémonies mortuaires et des danses de masques dans l’espace urbain. Les activités économiques des femmes (p. ex. dolotières, marchandes de légumes, serveuses de bar) et les relations entre les sexes ou entre
les générations ont été étudiées par Bantenga (2004), Bohmer
(1978, 1980), Bosch (1983), Freidberg (1995, 1997, 2001), Oué-draogo (1995) et Roth (p. ex. 1996, 2005, 2007, 2008, 2010).

Des groupes interdisciplinaires se sont penchés sur le développement socioéconomique de Korhogo (Côte d’Ivoire) et de Bobo-Dioulasso sous l’influence de la décentralisation (Fauré et Labazée 2002a), sur les conceptions culturelles, les pratiques sociales et les enjeux institutionnels de la propreté urbaine à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso (SHADYC-GRIL 2002) ou encore sur la société civile et la gouvernance communale à Bobo-Dioulasso et à Bamako
(Bouju et al. 2004, Bouju 2008, 2010). Les habitudes de consom mation et les styles de vie urbains ont été abordés par Debevec (2008), Freidberg (2003) et Reinwald (2007). Les enquêtes menées sur la littérature orale et la langue urbaine ont démontré
l’importance croissante du dioula comme facteur d’intégration (Giray-Saul 1989, Giray 1996, Keita 1990, Sanogo 2000).

Plusieurs auteurs ont consacré des études à la place de l’islam dans différents groupes de population (Quimby 1972, 1979, Traoré 1984, 1996, 2005, Werthmann 2008, 2011, Werthmann à paraître). Si de nombreuses études ont déjà été réalisées ou consacrées à Bobo-Dioulasso dans diverses disciplines, jusqu’à présent elles faisaient rarement référence les unes aux autres. Cet ouvrage collectif sur Bobo-Dioulasso y remédie en réunissant les contributions d’ethnologues, d’historiens, de linguistes et d’économistes. Cette publication est le fruit d’un colloque qui s’est tenu en mars 2010 au Centre Point Sud de Bamako (Mali) entre chercheurs et chercheuses sur Bobo-Dioulasso et qui leur a permis de discuter de leurs travaux et de réfléchir sur les résultats de leurs recherches, selon un catalogue de questions déterminées : « Quelles informations sur les appartenances sociales et culturelles dans le Bobo Dioulasso précolonial et colonial trouve-t-on dans les archives,dans les œuvres publiées ou non publiées et dans les traditions orales ? Comment interpréter ces informations dans leur contexte historique ? Quel rapport y a-t-il à Bobo-Dioulasso entre les appartenances et les identifications sociales et culturelles et la rivalité pour les ressources matérielles et immatérielles ?

Quelles sont les différences sociales déterminantes pour accéder à certains métiers,occupations, réseaux sociaux ou pour en être exclus ? Quelles conséquences les contraintes économiques ont-elles sur le revenu individuel, les relations de couple ou les rapports entre les générations ? Dans quelles situations l’origine commune ethnique, régionale ou sociale, la langue, le style de vie sont-ils significatifs (ou pas) ? À qui‘appartient’ la ville lors des débats publics ? ».
Cette perspective comparative et interdisciplinaire ne cherche pas seulement à approfondir les connaissances sur une ville parti culière d’Afrique de l’Ouest, mais à contribuer sur un plan général à une meilleure compréhension de la façon dont l’urbanité se constitue en Afrique.

Urbanité

Généralement, l’urbanité englobe les éléments urbanistiques, fonctionnels, socioculturels et socioéconomiques d’un environnement « typiquement citadin ». D’après la définition classique de Louis Wirth (1938 : 40), la ville est une « cité relativement grande, dense et durable dans laquelle vivent des individus socialement
hétérogènes ». Dans le langage courant, « urbain » est avant tout le contraire de « rural ». Dans de nombreux pays européens, le contraste entre ville et campagne s’est estompé. En Allemagne ou en France, la plupart des voies de circulation sont asphaltées, y compris en zone rurale, et les habitants des villages disposent
normalement eux aussi de l’électricité et de l’eau courante dans leurs mai sons, ainsi que d’une école et d’assistance médicale à proximité. Dans le Burkina Faso rural, ces infrastructures n’existent pratiquement pas. C’est pourquoi l’idée de « ville » y est généralement indissociable de l’existence d’infrastructures. D’autre part, la ville est
perçue comme le lieu de « civilisation » et de « modernité » par opposition à la campagne. Est citadin celui qui maîtrise le « savoir vivre » citadin et cultive un style de vie urbain reconnaissable à l’habillement, à la langue, au comportement et aux habitudes de consommation. Celui qui ne remplit pas ces critères d’urbanité est
taxé ironiquement de VDV « Venu Directement du Village » (Hilgers 2009 : 135-179).
Avant l’arrivée des Français, Sia (l’ancien nom de Bobo-Dioulasso) englobait déjà des populations socialement, culturellement et linguistiquement hétérogènes (cultivateurs, dolotières, guerriers,commerçantes, artisans, érudits coraniques) en partie originaires
d’autres régions de l’Afrique de l’Ouest. La colonisation amorça un processus d’urbanisation au sens occidental du terme : industrialisation, urbanisme selon les modèles occidentaux, construction d’infrastructures adaptées aux besoins européens, ainsi que de nouvelles formes d’éducation, d’activités et de modes de vie pour les
populations africaines sous l’influence des missionnaires catholiques (Sanou 1994).
Dans un premier temps, ce sont surtout les personnes qui avaient séjourné en Europe ou dans d’autres grandes villes de l’AOF (Afrique Occidentale Française) dans le cadre de leurs études, de travaux forcés ou du service militaire qui adoptèrent ces nouveaux modes de vie urbains. Après la Première et la Seconde guerre mondiale puis la guerre d’Indochine, beaucoup d’anciens combattants ne retournèrent pas dans leur village d’origine mais s’installèrent à Bobo-Dioulasso. En ville, ils pouvaient toucher leur pension, envoyer leurs enfants à l’école ou avoir accès à des biens de consommation ou à des activités de loisir qui correspondaient à l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes : « Munis d’un certain pouvoir d’achat, (...) ils firent monter le chiffre d’affaires des maisons de commerce françaises et libanaises où ils achetaient nombre d’articles tant de première nécessité – pain, boissons alcoolisées, produits d’hygiène – que de demi luxe – tissus, vêtements et chaussures importés » (Reinwald 2007 : 192-93). Beaucoup d’entre eux s’établirent dans les quartiers de Sikasso-Cira et Bolomakoté2.

En1960, on recensait respectivement dans ces deux quartiers la plus forte concentration de bars (Sikasso-Cira : 11 pour 27 en tout) et de dolotières (40 pour 130 en tout) sur toute la ville (Fourchard 2001:206). Dans ces nouveaux lieux de « sociabilité masculine » (Fourchard 2001 : 205), « une urbanité de type particulier » (Reinwald 2007 : 199) s’établit. Les anciens combattants devinrent des « cita
2. En 1929, le village de Tounouma (correspondant à l’actuel centre-ville) fut rasé et ses habitants expulsés. Tous ne furent pas relogés dans le nouveau quartier Tounouma (à 3 km au nord-est du centre-ville) ou dédommagés. Certains d’entre eux fondèrent le quartier Bolomakoté (du Dioula : m’bolo mako t¥ = la chose n’est pas dans ma main, « je n’ai pas le choix ») entre le camp militaire, la prison civile et Kwinima (Fourchard 2001 : 161-170).

Dins au futur », au sens où ils furent souvent les premiers à introduire dans leur entourage une certaine modernité, que ce soit des objets (comme la bicyclette, la machine à coudre) ou des habitudes(comme l’hygiène ou la façon de s’habiller, voir aussi Hanke2004). Leurs enfants bénéficièrent d’une éducation scolaire formelle et choisirent de préférence des professions « modernes » dans l’industrie ou l’administration publique. À l’époque coloniale, ces précurseurs d’une classe moyenne
africaine émergeant, cultivant un mode de vie urbain, se trouvaient surtout parmi les anciens combattants et les employés administratifs africains. De nos jours il est considéré comme « typiquement citadin » le fait d’habiter dans une maison moderne, de disposer de certaines compétences, de biens de consommation et de signes extérieurs de richesse comme une éducation scolaire formelle, un poste dans la fonction publique, des véhicules motorisés, un téléphone portable ou l’accès à internet. Mais pour biens des Africains qui quittent leur village dans l’espoir d’une vie meilleure en métropole, ce rêve de conquêtes matérielles ne se réalisera ja
mais.

Appartenances

Selon Wirth (1938), une caractéristique de l’urbanité est la « segmentation des relations humaines ». Les habitants des villes vivent simultanément dans plusieurs mondes (famille, profession, loisirs, etc.) et beaucoup de leurs contacts quotidiens seraient fugitifs et superficiels. La fluctuation et la mobilité des villes mèneraient à une « dépersonnalisation ». Cette thèse a été critiquée par la suite : on peut bien en effet en ville aussi nouer des liens sociaux étroits et durables. Dans les métropoles nord-américaines précisé-ment, dans les quartiers d’immigrants par exemple, on a observé comment un sentiment communautaire pouvait émerger et aboutir à
une identification avec l’espace physique partagé collectivement. Il était même possible de conserver ce sentiment d’appartenance à un quartier particulier, alors que la composition démographique du quartier s’était modifiée : il s’était formé des « communautés symboliques » (Hunter 1974).

De nombreux citadins s’identifient avec la ville dans laquelle ils vivent et se démarquent ainsi non seulement de la population rurale, mais aussi des habitants d’autres villes. L’identification avec une certaine ville devient un élément d’identité individuelle et collective. Une telle identification reste pourtant situationnelle et peut
viser selon les circonstances à l’inclusion ou à l’exclusion.Citant l’exemple de Koudougou, la troisième ville du Burkina Faso, Hilgers (2009) montre comment un « collectif d’appartenance » s’y est créé. En dépit de différences socioculturelles in
ternes et de luttes politiques, un sentiment d’appartenance s’est formé entre les « Koudougoulais ». Ce sentiment se nourrit entre autres de l’histoire précoloniale de la ville, de son importance politique sur le plan national en tant que ville natale du premier président, Maurice Yaméogo, et siège principal du parti d’opposition
ADF/RDA, mais aussi d’une certaine image collective de soi comme citadin : « Être de Koudougou, c’est être urbain, mais c’est également être lié à l’histoire collective et, plus précisément, avoir l’aptitude à mobiliser les facettes de son identité qui en témoigne » (Hilgers 2009 : 373).
Cette mobilisation est particulièrement vive quand il s’agit du lotissement. Certains groupes de population recourent alors à leur statut de « primo-arrivants » pour faire valoir avec plus ou moins de succès leurs prérogatives sur les terrains urbains (Sanou 2010).À Bobo-Dioulasso comme ailleurs, on joue la carte de l’antériorité
ou de l’âge (séniorité) pour légitimer ses exigences, ce qui se mani feste par des interprétations divergentes de l’histoire de la ville ou de ses implications politiques et rituelles.

Dans un tel contexte,l’« autochtonie » devient un « élément structurant l’espace social »(Ouédraogo 1997a : 48), voire même un « capital » : « Dans l’uni
vers urbain moderne, la compétition pour l’accès aux positions dominantes, à l’emploi, à la terre et aux biens de consommation renforce, y compris sous des formes ‘réinventées’, les mécanismes traditionnels d’alliance, les réseaux et les structures d’appartenances »(Hilgers 2011 : 156).On peut observer les mêmes tendances à Bobo-Dioulasso. En tant que « Bobolais », on se sent désavantagé par rapport à tous les« Ouagalais ».

Mais le cas échéant, la question de savoir qui sont
exactement les « Bobolais » ne fait pas l’unanimité. Ici, d’autres aspects de l’appartenance viennent jouer un rôle, comme l’identification à la ville pour les habitants implantés de longue date et le fait d’habiter dans un des quartiers anciens. C’est ainsi que des Bobo et des Zara (Bobo-Dioula) revendiquent aujourd’hui les uns
et les autres la fondation de Bobo-Dioulasso et certains privilèges que celle-ci implique, ce qui alimente des querelles non seulement entre ces deux groupes, mais aussi avec d’autres ethnies et avec les autorités municipales (Sanou dans cet ouvrage). Ici comme ailleurs, bon nombre des différends et conflits actuels sur la représentation politique et les revendications du pouvoir remontent à l’époque
coloniale.

La formation des identités collectives actuelles est une conséquence de la politique coloniale qui privilégiait certains groupes de population et en désavantageait d’autres. La concurrence qui opposait déjà différents groupes socio-professionnels
(agriculteurs, commerçants, guerriers, érudits coraniques…) avant l’arrivée des Français s’est transformée sous la domination coloniale en rivalité autour des sources de prestige et d’identité, comme p. ex. le titre de « fondateurs » de la ville. Ces revendications sont perceptibles dans l’espace public. À Kibidwe, l’un des plus anciens quartiers de Bobo-Dioulasso, deux « maisons mères » se dressent encore. Devant l’une d’elles, on peut lire sur un panneau l’inscription « Sya-kourou, la maison et l’autel du premier ancêtre bobo-madarê ». Devant la seconde maison, l’inscription
d’origine « Konssasso, la maison du premier ancêtre bobo de Sya » a été remplacée en 2009 par « Konsa ou maison mère, première maison de l’ancêtre bobo, fondateur de Sya, construite au XIe siècle ». L’ajout sur la seconde plaque du mot « fondateur » et d’une date historique reflètent ces disputes continuelles autour des appartenances et les prérogatives qui y sont liées.

Dans ces rivalités s’expriment de vieilles prétentions à certains privilèges ou à certaines positions d’autorité qui ont pris une con notation ethnique sous la domination coloniale. Plus récemment, au cours de la réorganisation de la scène politique par des réformes comme la décentralisation, l’« autochtonie » est devenue à Bobo Dioulasso comme ailleurs un argument décisif de légitimation (cf.Lentz 2003, Geschiere 2009). On oublie que ces groupes rivaux parlent la même langue et qu’à l’époque pré coloniale, ils formaient des groupes complémentaires de différents métiers et statuts, plutôt que différentes ethnies. Dans certaines publications, des populations qui coexistaient en réalité depuis des siècles sont présentés
comme « ethnies fondatrices » et « migrants » (Sanou 2005 : 51).

De nombreux habitants de Bobo-Dioulasso ont aujourd’hui l’impression que, pour pouvoir participer à la vie politique, il faut appartenir à un groupe « ethnique » représenté par un « chef traditionnel ». D’où la formation de groupes d’intérêt sous une étiquette ethnique qui leur offre la possibilité de se positionner sur la scène
politique. Malgré des conflits internes, les Dioula commencent, eux aussi, à s’organiser en groupe d’intérêt politique et ont déjà créé une association dans ce sens (Werthmann 2011). Si les « Dioula ethniques » ne sont pas spécialement appréciés
par la population en raison de leur rôle au cours de l’histoire pré-coloniale et coloniale (v. plus bas), l’urbanisation de Bobo-Dioulasso est pourtant étroitement liée à un processus de mandé-isation3 ou « dioula-isation ». Des éléments caractéristiques de l’organisation sociale mandé – comme la distinction de couches sociales entre « hommes libres » horon, « esclaves » jon et « gens de caste » nyamakala – ont des répercussions sur les interactions quotidiennes. De nos jours, le dioula est la langue première ou seconde de la majorité des habitants de Bobo-Dioulasso.

D’autre part, laculture populaire de Bobo-Dioulasso est fortement influencée par les immigrants d’origine malienne. C’est en effet du Mali que proviennent depuis l’époque coloniale de nombreuses importations culturelles comme le grin (tournée de thé de jeunes hommes), le djandjoba (fête accompagnée de musique et de danses à l’occasion de mariages, de baptêmes, etc.), les vêtements et les coiffures à la mode. Tandis qu’à Ouagadougou, les langues dominantes sont le français et le mooré, une importante condition pour pouvoirs’implanter dans la population de Bobo-Dioulasso est d’apprendreLe dioula. Selon Giray- aul (1989 : 43), cette « dioula-isation » est
la principale caractéristique de la culture urbaine de Bobo-Dioulasso.

À bientôt pour la suite......


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Nos Partenaires